J’ai été boulanger 7 ans, payé 5€ de l’heure, et j’ai arrêté à 21 ans
Pourquoi j’y suis resté trop longtemps, et ce que ça m’a vraiment laissé.
J’ai 4 de moyenne en 3ème. Je rate le brevet, ma mère décide pour moi : ce sera la boulangerie.
J’ai 14 ans.
Pendant 7 ans, je me lève à 1h30 du matin, je finis à 15h l’après-midi, je suis payé 5€ de l’heure si je fais le prorata. Les heures sup ne sont jamais déclarées. C’est un classique des métiers de bouche, tout le monde le sait, personne n’en parle vraiment.
J’ai aimé ce métier. Pas le rythme, pas la paye, le métier en lui-même. La passion est arrivée quelque part entre la première fournée qui sort bien et la fierté de voir un client repartir avec une baguette que tu as faite.
Mais pendant ces 7 ans, j’étais perdu.
Ce que je n’arrivais pas à m’avouer
Je voulais arrêter depuis longtemps. Je ne savais juste pas par quoi remplacer. Et au fond, je pensais que je n’étais pas fait pour autre chose.
Je me considérais comme trop bête pour faire des études. Pas dans le sens “je ne suis pas intelligent”, plutôt dans le sens “ce monde-là n’est pas le mien”. J’avais un mauvais rapport aux gens qui avaient fait des études. Je pensais qu’on n’était pas du même monde, qu’il y avait une frontière entre eux et moi, et que cette frontière, je ne la franchirais pas.
Donc je restais. Faute de mieux. Faute d’imaginer mieux.
Je changeais de patron souvent. Je m’ennuyais vite, et j’avais aussi un autre problème : j’étais trop gentil. Les patrons le sentaient et marchaient dessus. 5€ de l’heure, heures sup au noir, responsabilités qui montent sans que la paye suive. Je laissais faire.
Le moment où j’ai arrêté
À 21 ans, deux choses arrivent en même temps. Je rencontre ma copine. Et on me propose de récupérer un poste de responsable en boulangerie.
Je prends le poste. La personne en face n’est pas réglo : conditions floues, paie qui ne correspond pas à ce qui était dit, rythme encore plus dur. Cette fois je ne laisse pas faire. J’arrête.
Pas pour aller vers autre chose. Juste pour arrêter. Je me retrouve au chômage, sans plan.
C’était une décision plus défensive que constructive. Mais c’était la première fois en 7 ans que je posais une vraie limite.
Ce que ces 7 ans m’ont vraiment laissé
Aujourd’hui je suis founder solo. Je code, je vends, je fais le support, je rédige, je gère la compta. Les journées sont longues, les semaines aussi.
Et ce que la boulangerie m’a laissé, ce n’est pas juste “la discipline”.
C’est la certitude qu’une charge de travail élevée n’est pas un mur. Quand tu as commencé à 14 ans à fournir 13h par jour, tu sais que ton corps tient, que ton cerveau tient, que ça ne te tuera pas. La plupart des gens qui se lancent en solo se demandent s’ils vont tenir le rythme. Moi je n’ai jamais eu cette question.
L’autre chose qu’elle m’a laissée, c’est la connaissance de mes limites en management. Pendant 7 ans j’ai laissé des patrons abuser parce que j’étais trop gentil. Ce n’est pas un trait que je trouve glorieux, c’est un trait dont j’ai dû apprendre à me défendre. Aujourd’hui dans les négos clients, dans les calls partenariats, je sais que mon biais naturel c’est de céder. Donc je compense.
Ce que j’ai compris bien plus tard
La frontière dont je parlais, entre “ceux qui ont fait des études” et moi, elle n’existait pas vraiment. Quand j’ai eu mon premier job dev, ça m’a fait bizarre. Pas parce que je me sentais à ma place, mais parce que je me rendais compte que les gens en face n’étaient pas d’une autre espèce. Ils avaient juste eu un parcours différent.
J’ai mis des années à le comprendre. Pendant ces 7 ans au fournil, j’ai cru que mon problème c’était mon manque de diplôme. Le vrai problème c’était que je ne croyais pas avoir le droit d’aller voir ailleurs.
Si tu lis ça et que tu es coincé dans un métier qui ne te correspond plus, le test n’est pas “est-ce que j’ai les compétences pour faire autre chose”. Le test c’est “est-ce que je me donne le droit d’essayer”.


